_____ J'ai souvent commencé par quelque chose ressemblant à « Je suis d'un naturel étrange ». J'y trouvais un bon début, l'étrange m'étant une porte ouverte à de nombreux mots. D'ailleurs j'ai toujours trouvé étrange que la définition d'étrange soit « une chose inhabituelle, bizarre » ; et que la définition de bizarre soit « une chose étrange, inhabituelle ». Ainsi, l'étrangeté et la bizarrerie se contiennent toutes deux dans l'inhabituelle, c'est-à-dire qu'on peut les définir par le sens de l'habituel, puisque qu'on définit une chose par son contraire. C'est ainsi qu'on se fonde sur notre connaissance de l'habituel pour comprendre un mot tel qu' « étrange », alors que l'ordinaire diffère d'un individu à l'autre. Chacun ses habitudes, et de ce fait sa compréhension de ce mot. Comment pouvons-nous alors utiliser des mots si subjectifs et instables que « bizarre » et « étrange », puisque leurs définitions reposent sur des connaissances individuelles, partielles et altérables ?!
_____ Il est alors intéressant de penser que les mots, et donc la parole soit une chose si mouvante, si intime. Un mot n'aura pas le même sens dans deux bouches, tout comme il ne trouvera pas la même compréhension dans deux oreilles. A nous de colorer, de voir, de ressentir, de partager et d'expliquer nos paroles pour que chacun puisse apprécier à sa juste valeur une parole, sans quiproquo.
_____ Parce que je continue de maintenir qu'il n'y a pas pire qu'un malentendu, et malgré la définition de « quiproquo » qui m'est terrible, je ne peux m'empêcher de trouver ce mot beau par son orthographe, cette succession insensée de lettres retournées, et sa sonorité désaxée. Il est alors étrange de penser qu'un mot qui me parait superficiellement beau m'est en vérité un malaise.
_____ Et il est encore plus étrange de penser que l'étrange m'est beau, bien qu'incompréhensible. Cette définition personnelle s'allie donc à la définition du dictionnaire : l'étrange est inhabituel et beau, donc l'inhabituel est lui-même beau. Puisqu'on peut définir un mot par son inverse (ce qui m'a toujours paru absurde), l'habituel est laid, grossier.
J'oppose donc l'ordinaire à l'étrangeté, et si je dénigre le commun, j'exalte le bizarre.
Quel étrange syllogisme !
J'ignore quel ange j'ai rencontré, mais pour un âne, j'ai parlé.
(C'est étrange de penser qu'entre « âne » et « ange », seule une lettre fait la différence. Louons-les ! )« LE BEAU EST TOUJOURS BIZARRE. »
______________________________________________ C. Baudelaire [ Photo: Mark Aplet ]